Dispositions au pas du Réel

Badiou n’a pas Traité de l’Architecture En Soi. Les quelques pages dans Logiques des Mondes prenant motif de Brasilia sont là, à ce moment de développement de son livre, pour traiter de ‘l’intérieur’, de ‘l’inclusion’, de ‘points’, mais sûrement pas pour cerner l’opération de l’architecture ni ce qui la provoque.

On ne peut donc étudier une pensée badiousienne de l’architecture, ni par conséquent ce que cette architecture pourrait être pour le théâtre. Badiou lui-même a d’ailleurs déjà dit qu’il n’avait jamais traité l’architecture. Par contre Badiou, pour le théâtre exige un ‘lieu’ comme élément ‘obligé du théâtre’: “Lieu, texte ou son tenant lieu, metteur en scène, acteurs décor, costumes, public sont les sept éléments obligés du théâtre.”[1]

Badiou dit donc qu’il faut un ‘lieu’. Il ne dit pas qu’il faut un ‘endroit’, ou un emplacement, ou une ‘place’ ou ‘de la place’. Il ne dit pas que ce lieu est un site, ni un site d’un événement… Non, il utilise le mot ‘lieu’.

De plus le ‘lieu’ dont il parle n’est jamais présenté et développé comme un lieu architectural… Jamais il ne parle non plus d’une éventuelle figure du lieu… ou d’une apparence du lieu.

D’ailleurs très simplement, Badiou ne dit rien du lieu pour le théâtre, mis  à part qu’il en dit la nécessité comme ‘élément’. Et donc rien de ce que le lieu apporte au théâtre. Car il ne dit pas que le lieu est un ‘instrument’. Il dit que c’est un ‘élément’. Un élément obligé.

Je dois ici ajouter à cela que j’ai personnellement demandé à Badiou, verbalement en un court aparté, si je pouvais trouver dans son œuvre une maxime du ‘lieu’. Il m’a répondu qu’il ne le pensait pas. J’ai un peu poussé en lui demandant ce qu’il pensait de la formule d’Heidegger ‘le lieu est ce qui rassemble sur soi l’être d’une chose’. Il m’a répondu immédiatement que là il s’agissait de ‘l’être d’une ‘chose’’ et que, lui, il ne traitait pas de ‘lieu d’une ‘chose’’, mais que ce qui l’occupait c’était le lieu d’une procédure de vérité…

Plus tard, je me suis demandé si ‘lieu’, lorsque ce n’est pas un endroit, ni une position, ni un place, ni une situation ni un site, …  si donc ‘lieu’ n’était pas toujours ‘lieu’ d’une procédure de vérité…. Il me semble que, en architecture, le ‘lieu’ a toujours cette signification, sauf à être sans intérêt…

Et le l’architecture est affaire de ‘lieu’.

Mais ici nous ne pouvons démontrer cela, nous ne pouvons que y laisser penser….

*

Alors ici nous prenons parti. Ce petit article proposera d’aller à l’’arké’ (l’‘arké’ d’‘arké’-tecture) et de voir, là, si une conjecture pourrait se faire qui puisse simplement être l’idée de Badiou sur cet élément ‘lieu du théâtre’.

Disons simplement que nous le ferons par un petit glissement, que nous disons ‘glissement vers l’arké’ en remplaçant, pour l’instant de cet article, la notion de ‘lieu architectural’ par ‘lieu matériel’ en essayant d’indiquer que ce glissement engagera à considérer, non quelles figures composées puissent être adéquates au théâtre tel que pensé par Badiou, mais qu’une inaugurale  disposition de la matière ait cette fonction d’élément nécessaire  à ce qu’il puisse y avoir théâtre, ou à ce que le théâtre puisse avoir lieu…

Disposition élémentaire, primitive, inaugurale, trace d’un premier geste non encore acte, d’un arké-geste précédant tout, sur le Réel avant toute réalité avant toute affirmation ou interrogation qui y trouvera refuge dans cette disposition juste hors Réel dans la toute première distinction d’un intérieur et d’un extérieur dans une disposition de matières qui s’ont.

*

Page 437 de Logiques des Mondes Badiou écrit:

“[….] La loi mondaine des multiplicités est d’apparaître en un lieu. On ne s’étonnera donc pas que l’idée abstraite du lieu – la distinction entre intérieur et extérieur, les espaces topologiques – soit intrinsèquement liées à la structure transcendantale qui règle les intensités d’apparition. Que les points d’un monde (d’un transcen-dantal) composent un espace topo-logique est une idée plus précise et plus étonnante. Sa signification générale est la suivante: là où l’infinité des nuances qualitatives d’un monde comparaît devant l’instance du Deux – la figure phénoménale d’une décision anonyme –, là réside, concentrée, la puissance de localisation  de ce monde […].”[2]

Badiou dit donc:

Le lieu est avancé par une idée…

Le lieu a une idée …

Le lieu a une idée de l’apparition…

L’idée du lieu est, avant tout, la ‘distinction’.

Distinction entre intérieur et extérieur. Pas pour autant opposition entre intérieur et extérieur; pas séparation entre intérieur et extérieur; pas scission entre intérieur et extérieur; pas d’enclos d’un intérieur, pas d’extérieur hors lieu; pas partition d’un intérieur et d’un extérieur… Non, une simple distinction.

Il y a de l’intérieur et il y a de l’extérieur… qui ont une certaine forme d’être ensemble ou une certaine forme de ‘s’avoir’ mutuellement.

Le lieu a une idée: les espaces topologiques. On note que ‘espace topologique’ est un pléonasme car l’espace est un ‘ensemble’ muni d’une topologie.

Mais cela veut dire ceci: quand les points d’un ensemble forment ou sont munis d’une topologie, alors ces points s’ont.

Il y a préalablement à tout, et avant l’Être même, un ‘avoir’.

Les points, les fragments, s’ont mutuel-lement  en une figure phénoménale  que l’humain infini voit en une décision anonyme, c’est  dire qu’il n’est pas l’auteur de ce ‘voir’ et de ce ‘s’avoir’. Ou disons qu’il en est l’auteur intime qui ne se sait pas.

Les points s’ont.

Et, suivant le degré de cet ‘avoir’, ils ont un degré d’apparition que je tente de penser comme degré d’être.

Ou, suivant combien les points d’une multiplicité s’ont, cette multiplicité ‘est’… en intensité comme en ‘complétude’ ou en cohésion physique et temporelle.

’Être’  est un résultat de l’’avoir’…

‘Être’ est la cohésion de l”avoir’.

La forme de l’’avoir’, -c’est à dire comment le corps se trouve muni d’une topologie, qui ‘tient’…, qui ‘a’…,  créant un intérieur dans un extérieur – est l’Être.

La ‘multiplicité Badiou’ dit cette idée… page 436 de Logiques des Mondes

“J’ai souvent imaginé, quand je me dissolvais, le soir, à travers les baies d’un appartement de l’aile sud de Brasilia, dans la clarté étale du ciel, que la cartographie des signes stellaires, dont les mouvements de la ville semblaient le décalque terrestre, m’annonçaient que j’étais là pour toujours. L’oiseau posé sur le sol sec, les lagunes lunaires, les bétons stylés de Niemeyer: tous me disaient qu’ainsi ouverts, les fragments de Brasilia, m’orientant dans la nuit, m’avaient incorporé à la naissance d’un nouveau monde.”[3]

On voit donc la ‘multiplicité Badiou’ se dissoudre… où? Le soir dans la clarté du ciel. Dans l’immatériel donc.

Et après s’être dissous ou s’être dé-sidéré-, la ‘multiplicité Badiou’ se porte à ‘voir’ deux images: L’image d’être là pour toujours et l’image d’avoir été incorporé à un nouveau monde par les fragments, les points, de Brasilia… par cette topologie-là par cet ‘intérieur’ de Brasilia dans un extérieur lié (ciel, signes stellaires cartographiés…)

Tout cet avoir, d’une topologie avec un intérieur lié à un extérieur, lui annonçait qu’il était … et qu’il était là …et pour toujours….

Et bien cela, -‘Annoncer l’être’-, est ce que je nomme ‘l’inaugural’. L’inaugural de l’architecture. Ou le commencement…(pas  l’ ’origine’….pas le début…)

Il est incorporé  à la naissance d’un nouveau monde. Pas à un nouveau monde mais à la naissance d’un nouveau monde. La naissance n’est pas une origine, elle est un commencement, orienté, hors de la nuit, dans la clarté…

Avoir, se tenir de cela, avoir sans posséder, les fragments orientant…  C’est à dire avoir la topologie d’un intérieur dans et avec un extérieur, voilà ce que j’appelle l’inaugural. L’inaugural de l’être. Avoir est l’inaugural de l’être.

Et on voit bien qu’il n’y a rien avant cette annonce de l’Être.

Elle se fait dans la nuit,

avant l’Être,

et elle donne une orientation, c’est à dire qu’elle dit d’où vient la lumière (Orientation n’est pas direction) et annonce la lumière.

Et on voit bien que cette annonce de l’Être est exclusivement matérielle. Elle se fait d’une disposition de matières. Et même plutôt de la disposition que des matières.

Cette annonce de l’Être est de disposition de matière et n’a aucune figure. Oiseau posé sur le sol, lagune, bétons stylés …sont des  fragments c’est à dire des parts de structure disposés en topologie,

Fragments matériels…. et premiers… Avant eux il n’y a rien… si ce n’est le réel sans réalité.

Cet ensemble matériel de topologie et d’intérieur, dans et avec un extérieur est ce que j’appelle la ‘disposition de la matière’. Et non une composition de figures.

L’annonce de l’Être se fait par la disposition de matières, et non la composition de figures.

La disposition et non la composition.

La composition de figures, historiquement, était bonne pour le ‘face à face’ au sujet a priori, cartésien.

La disposition de matières est pour le sujet nouveau, Lacanien non central à lui-même qui, dissous, désidéré ‘dans la clarté du ciel étale’ ou dissous, désidéré dans le réel non encore réalité, est annoncé, est inauguré, ou vient à être par un intérieur dans un extérieur et une topologie de cet intérieur.

Et cette disposition de matières a une intention – ‘avoir lieu pour toujours’ – créée par la vue, transformée en vision imaginée par ce sujet, non mortel et fini cartésien, mais immortel et in-fini ou Badiousien, qu’il est là pour toujours. Car – je récite Badiou – “exposée aux points, (intérieur et topologie), une vérité qui se soutient d’un corps, (sujet in-fini et immortel) apparaît véritablement dans un monde comme s’il était de toujours, son lieu.“[4]

‘Avoir lieu’ dans ce sens devient être.

‘Avoir lieu’ pour toujours, de par un monde qui est de toujours ce lieu est ce que je nommerais le ‘bien-être’.

La disposition de la matière est là pour le bien-être, pour ‘l’avoir lieu pour toujours’ du sujet, d’abord en sujétion de la disposition des matières puis en Sujet ‘maître in-fini devenant infini et immortel’.

*

Précisons encore cette ‘procédure ou cette opération’, nommée Architecture.

Il faut en dire qu’elle est sur le Réel -ou mieux: au pas du Réel- et non dans la Réalité.

A relire l’extrait ci-dessus de Badiou se dissolvant et laissant, sans en être l’auteur conscient, les points, les fragments, l’intérieur, la topologie l’orienter dans la nuit et l’incorporer à la naissance d’un nouveau monde, on sent bien que cette disposition de matières est sur fond informe ou simplement plat c’est dire sur le Réel sans réalité. Cette disposition est première, c’est à dire au pas du Réel non composé en réalité.

Le lieu est de cette disposition de matières au pas du réel non composé en réalité.

*

Précisons enfin ceci: cette disposition de matières pour le Sujet in-fini au pas Réel aboutit à la forme. Alors que la composition dans et avec la réalité, pour le sujet cartésien, aboutit  à des figures d’habitude nommées à juste titre figures de style.

La ‘forme’ est le jeu entre la matière et le Réel pour le sujet en sujétion devenant Sujet maître in-fini.

La forme est dans ou sur le réel ou mieux: au pas du Réel.

La ‘figure’ est de la réalité et dans la réalité comme la sophistique. Elle se fait de ce qu’il y a déjà. Comme le sujet cartésien dont le ‘je’ est déjà là avant qu’il pense et avant qu’il ne soit.

*

Nous suggérons alors ici une maxime que j’aime appeler une infinition de l’Architecture opposée aux définitions des âges anciens.

Infinition de l’Architecture:

L’Architecture

établit

au pas du Réel

une première dis-position de matières

–  dis-position appelée espace-

pour le bien-être du sujet en sujétion devenant par elle Sujet in-fini.

Cette infinition dans le réel

s’oppose à présent

à toute définition de l’architecture,

dont la plus connue est

L’architecture est

le jeu

correct savant et magnifique

des volumes

assemblés sous la lumière.

Définition dont on voit bien qu’elle traite l’architecture d’être dans la Réalité d’un ‘Homme’ préétabli qui préexiste à l’architecture et l’établit, lui, en jeu de volumes (mondes fermés finis où intérieurs finis et extérieurs infinis s’opposent et se font face). On voit que cette conception de l’architecture est de la Réalité pour un Homme de la Réalité.

Cette architecture n’indique même pas qu’elle est là pour l’humain puisqu’elle est faîte par ‘l’Homme’, à présent mort, qui l’a établie sachant ce qui est correct, se considérant savant et établissant le magnifique.

*

De tout cela découle qu’il y a

  • une architecture

dans la réalité,

de figures composées

pour un ‘Homme’

se croyant préexistant a priori

et

  • une Architecture

au pas du Réel,

de matière disposée

pour l’éthique ou la tenue du sujet devenant Sujet

Distinction immédiatement parallèle à celle que fait Badiou

entre théâtre et Théâtre

avec donc ‘t’ et ‘T’.

  • théâtre dans la réalité,

fait de composition

de figures existantes

dans le confort bien connu

d’un ‘Homme’

se croyant préexistant a priori

au milieu ou face

à des variations talentueuses

du déjà connu

pour des spectateurs

(petit ‘s’).

et

  • Théâtre au pas du Réel,

de disposition

de  matières théâtrale,

textes et acteurs,

en vertu éthique d’inauguration d’une tenue non encore advenue,

et visitant cette inauguration à  chaque représentation

pour des Spectateurs

(grand ‘S’).

Alors…

Où est l’Architecture?: au pas du Réel

Où est l’architecture?: dans la réalité

Où est le Théâtre?: au pas du Réel

Où est le théâtre?: dans la réalité

On peut alors, pour ceux qui ont lu Rhapsodie pour le théâtre, revoir cela, – ici sûrement non exhaustivement – à l’aune de quelques citations.

Badiou p41:

“J’appelle Théâtre, sans guillemets, une production qui machine les sept éléments constitutifs de toute analytique du théâtre (‘Lieu, texte ou son tenant lieu, metteur en scène, acteurs décor, costumes, public‘) de telle sorte qu’elle se prononce sur elle-même et sur le monde, et que le nœud de ce double examen convoque le spectateur  à l’impasse d’une pensée.”[5]

Où est l’impasse d’une pensée?

au Réel! …. Quand on arrive au Réel! sur lequel faire se tenir cette pensée.

Au bord du gouffre …remplacé par cette pensée.

Il est clair que le théâtre avec petit ‘t’ ne fait pas cela. Il remue et recompose des figures reconnaissables et déjà existantes.

J’ajoute aussi que Spectateur est celui qui voit. Ceci est à combiner avec la notion de théâtre même dont l’étymologie est ‘Du Latin theatrum, et venant du grec theatron, et du verbe theasthai signifiant voirêtre témoin’ et du suffixe ‘tron’ (τρον) dénotant un lieu, un endroit.
En grec le mot thea (“θεα[1]) est ‘l’acte de regarder’, c’est aussi ‘un object de comtemplation’ et est aussi le ‘théâtre’, le ‘lieu d’où et vers où l’on regarde’.
(Lié au thaumaturge, du grec thauma le miracle).

Il s’agit donc de ‘voir’ au théâtre.

Mais ‘voir’ dans le sens du miracle. Non seulement par le sens mais surtout ‘voir’ par miracle le Sens ….nouveau …inattendu … hasardeux   donné à  ‘Voir’ et à vivre avec risque par la disposition neuve de la matière du texte rendue vive par le courage de l’acteur à être éthique dans son laisser se faire neuf le Sens pour la pensée.

Il s’agit d’un miracle sur le Réel se disposant en réalité.

Ici est à  comprendre que ‘Voir’  et ‘faire ‘Voir’ n’est justement pas ‘com-prendre’ une éventuelle complexité préexistente dans le texte, mais avoir le courage éthique de se laisser se dé-prendre – ou  dis-prendre….! – dans l’événement neuf que peuvent laisser apparaître les grands textes.

Mais il s’agit bien de se rendre au Réel, glisser vers l’arké. ‘Se rendre’ dans le sens d’une reddition, qui fait qu’on Voit alors qu’on ne voit rien.

Alors que au théâtre avec un petit ‘t’, on voit, mais on ne Voit pas parce qu’il n’y a rien à Voir. Il y a juste à reconnaître facilement et confortablement des figures préexistantes com-posées un peu différemment.

Badiou redit cela ici: p42: “Il y a en revanche un « théâtre » qui comble, un théâtre de significations établies, un théâtre auquel rien ne fait défaut, et ce théâtre, abolissant le hasard, induit chez ceux qui haïssent la vérité une satisfaction conviviale.”[6]

Badiou le redit ici: p44.

“Il n’y a Théâtre (et non théâtre) que dans la conjonction du texte qu’il suscite, de la division qu’il instruit, de la pensée hasardeuse d’un metteur en scène pour qui ce texte est le filtre d’une divination, d’acteurs aptes à déployer le point de départ réel qu’eux seuls constituent, plutôt qu’à faire montre des rhétoriques du corps et de la voix, et d’au moins un Spectateur.”[7]

*

Badiou p71: “N’est à  proprement parler théâtre que ce qui a été, est, ou sera joué.  … Le texte de théâtre n’existe qu’au futur antérieur.”[8]

Bien comprendre que là est tout ce glissement du Théâtre vers le Réel. Le texte ne peut trouver son événement inattendu que dans le jeu ouvert risqué dans l’infinition, l’incomplétion, l’ouverture de l’inconnu dont le texte et le corps est le site évènementiel. Site dont il faut comprendre qu’il n’est pas l’endroit de l’événement mais la matière disposée  qui ouvre l’espace ou il prendra corps chez le Spectateur au moment où il Verra…

C’est aussi cela que dit

Badiou p72: “Ce qui se passe, c’est que le réel de la représentation s’empare du texte, et le fait être théâtre, ce qu’il n’était que par son incomplétude.”[9]

Le texte doit s’être rendu au Réel, par le courage éthique de l’acteur qui le fait un peu s’y tenir et lui laisse l’orientation ouverte neuve sans direction, que le Spectateur prendra pour Voir.

Le texte a priori est dans l’incomplétude et l’acteur a le courage éthique de s’y tenir, comme d’ailleurs doit le faire le spectateur qui voit, pour qu’il devienne le Spectateur qui Voit.

Badiou en dit un des possibles p73: “Mais si un texte est de théâtre parce qu’il est texte, donc livré à l’achèvement événementiel de la représentation, tout livre peut voir le théâtre s’en emparer, si d’abord il le défait, le détotalise, le ponctue.”[10]

Le Théâtre ne peut être de figures composées. Les figures composées sont de l’entier pour de l’entier. Il suffit d’en voir la composition ou la recomposition, sans qu’il n’y ait rien à Voir.

Le Théâtre est fait de matière au sens grec du terme ‘ce qui ouvre le possible’.

La matière n’est donc pas entière. Elle n’est pas ‘faite’. Elle est dé-faite. Il faut cette défaite que la matière offre contrairement aux figures composées. Il faut cette défaite de la matière pour la reddition du spectateur … pour que le spectateur puisse se rendre à la matière … Mais pas à de la matière brute, le metteur en scène doit y avoir mis ou trouver, ou ‘Vu’, des points … qui tiennent ….tout simplement… comme un commencement…. éthique …et livrent à l’acteur le cran éthique dont il doit avoir le courage.

On voit bien que tout dans le Théâtre est affaire de tenue inaugurale … de commencement…. éthique.

…. Comme est le lieu,

mais

comme ne l’est pas la place

comme ne l’est pas la situation

comme ne l’est pas la position

comme l’est encore moins la com-position

mais

comme l’offre la dis-position.

Le lieu du théâtre est une composition.

Le lieu du Théâtre est une disposition.

Mais la disposition n’est évidemment ‘pas-toute’…

C’est pourquoi très justement, Badiou dit p74: “Si le théâtre est de l’ordre du pas-tout, il est essentiellement féminin.”[11]

Le lieu n’est pas-tout. Le lieu est féminin. Et on peut déjà amorcer ceci: le lieu du Théâtre contemporain n’est pas ‘le lieu d’une chose’ pour lequel Heidegger a dit qu’il rassemblait sur soi l’être de la chose. La chose est ce qui en soi ou sur soi prend corps. Ou n’est pas encore objet… Mais le Théâtre, ce n’est pas du tout cela. Ce n’est pas du tout un objet inachevé. Ou cela ne montre pas une chose. Ce n’est même pas une substance… Le Théâtre ne prend pas corps, il s’ouvre et dis-pose et c’est le corps de l’autre, du spectateur devenant Spectateur qui Voit … si cet événement se tient… et laisse démarrer une procédure de vérité… par après… dans la vie pour la Vie…

Le Théâtre, tout au plus, met en état, met en dis-position de Voir…. un état en disposition non en composition.

Il ne faut pas de substance… qui est évidemment la qualité de la com-position.

Il faut de la dis-stance.

Le Théatre en dis-position n’est fait que de stances et dis-stances sans sub-stance. Contrairement au théâtre, tout de substances préétablies en com-position.

(On le relit ici: Badiou p91: “Le ‘théâtre’ nous propose une mise en signe de substances supposées. Le Théâtre, une procédure qui exhibe l’humanité générique, c’est à dire des différences indiscernables qui ont lieu sur scène pour la première fois.”[12])

Et Badiou qui l’a déjà dit pour les textes le dit alors pour les acteurs p82: “L’acteur pourrait montrer un sujet sans substance. Il y a un cogito de l’acteur plus proche sans doute de celui de Lacan que de celui de Descartes: là où l’on pense que je suis, je ne suis pas, étant là où je pense que l’on pense qu’est l’Autre.”[13]

Badiou pense aussi que, non pas le spectateur, mais le Spectateur …. est un acteur…. Il dit quelque part que le Spectateur n’est pas en face à face avec un spectacle qui se joue hors de lui. Le Spectateur doit faire part comme acteur … insubstantiel … en dis-position… éthique. Le Spectateur est tout aussi en courage éthique ouvert que celui qui rend le texte auquel il faut se rendre.

Voici ce qu’il dit sur l’acteur, que nous voyons tant comme celui qui pro-pose le texte – l’acteur-, que celui qui s’y pro-pose – le Spectateur: p93: “La vertu centrale de l’acteur n’est pas technique, elle est éthique. …. Il faut se tenir au bord du vide, au bord du gouffre.”[14]

Au pas du Réel dirait Marc Belderbos…

Tout cela il le faut. Car le Théâtre traite non pas de ce qu’il y a déjà, ni même de ce qu’il y aura. Il traite de cette distance terrible que la vie anthropique et non animale a au Réel impossible où il est condamné à poser ou à tenir une réalité qui se tient. P95: “Un spectacle de théâtre est chaque soir, une inauguration du sens. … L’acteur, l’actrice, sont le pur courage de cette inauguration.”[15]

J’ajoute: Le Spectateur aussi.

Le pur courage de cette inauguration.

notamment car p111: “Justement au théâtre, il n’y a pas d’images, il n’y a que des combinaisons sensibles dont la perception, si elle est soutenue avec exactitude, éclaircit l’instant.”[16]

et

p112 “Le théâtre serait la perception de l’instant comme instant de la pensée.”[17]

Affaire tout à fait terrible de la condamnation de l’anthrope non animal à at-tendre l’in-stant si dis-stant et n’apparaissant que par intimité insue.

Cette affaire terrible du Théâtre, qui n’est p      as du tout du cinéma, qui n’est pas du tout image,  n’a évidemment pas de place a priori, pas d’emplacement a priori, pas de position a priori. Le Théâtre est purement inaugural. Il inaugure. Il est avant le Sujet mais lui offre une possibilité de le devenir…. même seulement un instant… peut-être pas éternel…

Le Théâtre ne cherche pas à être, il ne cherche pas d’ailleurs, il ouvre et offre par la tenue éthique à pouvoir tenir …  à Voir … à avoir…  là où l’on pense que je suis, et je ne suis pas, étant là où je pense que l’on pense qu’est l’Autre. Il y a donc là une affaire terrible de stance avant tout Être et d’ in-stance en in-stant. La stance est l’ouverture même. C’est elle qui fonde le ‘lieu’.

Cela Badiou le dit comme ceci p100: “L’essence éternelle d’un spectacle est dans son avoir-en-lieu”[18]…  Non pas ‘d’être en lieu’ mais avoir-en-lieu. Affaire terrible, car il n’y a rien avant.

Le lieu est inaugural. Il est fait de stances à dis-stances, purs événements inauguraux de ce que l’on puisse tenir que l’on ‘est’, non pas substantiel mais ouverture en dis-position en dé-sidération, en désir, d’abord en dialectique terrible au Réel, et sans doute particulièrement au point de la différence des sexes, c’est  dire à l’amour, et ensuite dans l’illusion de la réalité tout de même illusoire.

Voilà la tragédie.

Et Badiou en une phrase de son inventivité permanente synthétique de ce qui est dit ci-dessus nous la montre en espace … possiblement architectural p123: “Une tragédie moderne devrait inéluctablement nous convoquer à  penser le non-sens du droit.”[19]

– Donc pas l’espace d’Epidaure où les grecs, inventaient le ‘je’ droit face au Réel, comme ils l’avaient fait au Parthénon où ils avaient mis ensemble les colonnes, matière concentrées en points se tenant droit au réel en élévation sacrée. Epidaure où les spectateurs se tenaient en hémicycle droit devant le ‘réel’ pas encore monde, pas encore paysage avec la scène ronde mi-côté spectateurs, mi-côté Réel pas encore monde.

– Pas plus l’espace de La Commune – Aubervilliers, endroit de son séminaire où un public est droit devant un cadre derrière lequel se joue du théâtre, mais que lui, Badiou,  laisse en trou noir suggérant le Réel lors de ses séminaires.

Pas de face à face écarté entre la tragédie et le spectateur droit devant, regardant droit devant. Tout cela tourne au passé ou au non-sens.

Pour aujourd’hui pour la tragédie d’aujourd’hui, non encore formulée, il ne faut pas du droit. Qu’est-ce que c’est le ‘droit’. C’est ce qui va toujours vers soi-même. Badiou veut dire que le sens n’est pas droit. Qu’est ce qui n’est pas droit? L’oblique qui va vers l’autre, car elle ne va pas tout droit vers ce qu’elle voit droit devant elle. L’oblique va vers l’autre inconnu … et la courbe qui n’est qu’une variation continue de l’oblique, elle est oblique partout, et se courbe donc. La vérité est oblique. Elle va vers de l’autre invraisemblable. L’oblique, qui ne doit pas être une ligne évidemment, est en dis-position permanente et continue dans le temps. Elle nécessite le droit car il n’y a pas d’oblique sans droit. Mais elle introduit le ‘deux’ en disposition permanente et infinie. Et elle introduit le champ orienté entre droit et oblique nous laissant nous introduire au sens que le droit seul ne peut évidemment pas dire puisque, seul, il est hors orientation.

Le droit seul est sans matière au sens qu’il ne laisse rien d’autre possible. L’oblique, par le ‘deux’, fonde du possible, fonde de la matière au sens grec ‘ce qui rend possible’.

Le lieu, inauguration ou arké du ‘pouvoir se tenir’ en tragédie que Badiou devrait écrire, (ses pièces ne sont pas des tragédies) requerrait un lieu multiple, d’obliques, dis-posé de matières noires absentes et in-finies sans cadre, où rien n’est entouré mais où l’espace même aide  à aller vers l’Autre en se dési-dérant ou en désir réel. Un lieu comme une idée. Forcément arké.

En voici un plan possible.

On aura ainsi ce que Badiou dit p105 et que je transforme un peu (les italiques sont de Badiou):

L’arké-tecture du théâtre serait ceci: une machinerie complexe (sept éléments), créant une situation dont la dialectique objective se soutient de la majesté de l’Etat, par du noir absent sur blanc, où la clarté de l’instant peut advenir, dont la dialectique subjective engage une éthique, ou une tenue primitive, en l’exigeant un peu car l’architecture ne peut pas tout. Elle est une action restreinte. Une éthique, spécialement au point de la différence des sexes, qui deviendra amour et amour de l’autre, amour oblique et dont la dialectique absolue, fait advenir un résultat-Sujet, un Spectateur, ayant Vu que la matière peut être disposée. Spectateur dont on ne peut décider si c’est au réel de son désir que la machination l’assigne, ou à la puissance d’une Idée.[20]

 

NOTES

[1] Alain Badiou, Rhapsodie pour le théâtre (Paris: Presses Universitaires de France, 1990), 228.

[2] Alain Badiou, Logiques des Mondes: L’être et l’événement, 2 (Paris: Seuil, 2006), 437.

[3] Badiou, Logiques des Mondes, 3.

[4] Badiou, Logiques des Mondes, 436.

[5] Badiou, Rhapsodie pour le théâtre, 41.

[6] Badiou, Rhapsodie pour le théâtre, 42.

[7] Ibid., 44.

[8] Ibid., 71.

[9] Ibid., 72.

[10] Ibid., 73.

[11] Ibid., 74.

[12] Ibid., 91.

[13] Ibid., 82.

[14] Ibid., 93.

[15] Ibid., 95.

[16] Ibid., 111.

[17] Ibid., 112.

[18] Ibid., 100.

[19] Ibid., 123.

[20] Ibid., 105.

 

References

Alain Badiou. Rhapsodie pour le théâtre. Paris: Presses Universitaires de France, 1990.

Alain Badiou. Logiques des Mondes: L’être et l’événement, 2. Paris: Seuil, 2006.

 

CC license logo - Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 International.png